Langues d’Europe et de la Méditerranée

Introduction

blason alsacien

La population alsacienne utilise aujourd’hui, à des degrés très divers, trois expressions linguistiques : le français, l’allemand dialectal d’Alsace, « l’elsasserditsch » et l’allemand littéraire ou standard. L’allemand dialectal d’Alsace n’est pas une langue unifiée ou codifiée, mais vit dans la diversité et c’est en cela qu’il s’agit de dialectes. Il est une langue essentiellement parlée, mais possède aussi une littérature. Il appartient à deux familles de dialectes allemands : les dialectes alémaniques et les dialectes franciques. Il fait partie du domaine dialectal du haut-allemand, dont est issu l’allemand littéraire. L’allemand littéraire ou standard, s’il n’a jamais été une langue parlée en Alsace, a par contre toujours été utilisé en tant que langue écrite ou koinè comme dans les autres pays ou régions germanophones.

L’allemand dialectal d’Alsace et l’allemand littéraire ou standard constituent deux formes d’une seule et même langue, la langue allemande. La langue française et la langue allemande appartiennent pleinement au patrimoine linguistique et culturel alsacien et lui confèrent son caractère particulier. Ce patrimoine bilingue, sans cesse menacé par les vicissitudes de l’histoire, par les nationalismes et les intérêts dominants, doit être préservé et consolidé en premier lieu par les Alsaciens eux-mêmes. Le bilinguisme alsacien est à (re)construire.

Les origines de l’alsacien

Il est peu probable que l’on sache un jour quelle(s) langue(s) a (ont) été parlée(s), entre Vosges et Forêt-Noire à l’âge de la pierre et du bronze.

À partir du VIIIe siècle, et surtout du IVe siècle avant J.-C., des populations celtiques venant de la région du Danube s’installent dans la plaine du Rhin supérieur et, avec elles, la langue celtique.

Au cours du premier siècle avant J.-C. des populations germaniques commencent leur établissement dans la région et, à partir du milieu de ce même siècle, des légions romaines.

Expansion germanique jusqu'en 500 avant J.-C.
Expansion germanique jusqu’en 500 avant J.-C.

Lorsque Jules César conquiert ce qui ne s’appelle et n’est pas encore l’Alsace, il y rencontre donc une population constituée de Celtes (en majorité) et de Germains (en minorité). Cette population composite est par la suite certainement moins romanisée que d’autres, parce que située aux confins de l’Empire et parce que la présence romaine se manifeste principalement par une série de camps militaires. Pendant plusieurs siècles, plusieurs groupes linguistiques vont cohabiter en Alsace : le latin et le gallo-romain, le celte et le germain. Et bien avant la chute de l’Empire romain, la région voit s’installer des contingents de tribus germaniques. Ce plurilinguisme prend fin en même temps que l’Empire romain d’occident. Le latin survit néanmoins comme langue de culture jusqu’au XVIIIe siècle et comme langue de culte (catholique) jusqu’au milieu du XXe siècle.

L'expansion germanique jusqu'en l'an 0
L’expansion germanique jusqu’en l’an 0

L’établissement de la langue allemande commence son œuvre dans la région en même temps que l’établissement des tribus alémaniques et franciques. Ce peuplement et la mutation linguistique s’effectuent entre le IVe et le IXe siècle. La frontière linguistique entre les parlers germaniques et les parlers romans est néanmoins fixée au VIe siècle. La population indigène, celle supposée être restée sur place, devenue très minoritaire, adopte la langue des nouveaux arrivants. Les langues non germaniques ne restent présentes qu’un certain temps sous la forme d’îlots linguistiques. Néanmoins, ils subsistent encore aujourd’hui, mais très faiblement, dans quelques vallées vosgiennes et dans quelques villages proches de la Franche-Comté des parlers romans.

L'Alsace de langue allemande

L’Alsace est maintenant un pays de langue allemande. Et au cours des siècles à venir, elle participe pleinement à la vie et à l’évolution de la langue et de la culture allemandes, au-delà même de l’annexion à la France en 1648, leur apportant à plusieurs reprises une contribution majeure et déterminante. À commencer par les moines traducteurs de Wissembourg et de Murbach (VIIIe et IXe siècles).

Aux XVe et XVIe siècles, l’Alsace joue un rôle de premier plan dans les mouvements qui marquent l’époque, l’Humanisme, l’imprimerie, l’unification linguistique, la Renaissance, la Réforme (première messe lue en allemand en 1524). Elle consolide finalement sa situation dans la communauté linguistique et culturelle allemande. Et rien, d’un point de vue linguistique, ne distingue cette dernière d’autres pays ou régions germanophones voisins au moment de son annexion à la France. C’est bien une région et une population allemandes, de langue et de culture allemandes, qui vont progressivement devenir françaises après les traités de Westphalie de 1648. Jusqu'à cette date l'histoire linguistique de l'Alsace est une histoire d'Allemagne, à partir de cette date elle va devenir une histoire de France.

L’Alsace française

L’annexion de l’Alsace à la France, à partir de 1648, ne modifie pas sa situation linguistique dans l’immédiat. Même si un arrêt du 30 janvier 1685, ordonnant l’usage de la langue française dans les actes publics, fait du français la langue officielle. Il n’empêche que l’intendant Colbert de Croissy apprend l’allemand « pour pénétrer l’esprit alsacien ». Une certaine tolérance linguistique s’installe. L’Ancien Régime avait d’autres préoccupations. Il fallait avant tout recatholiciser l’Alsace. Il est même remarquable que Louis XIV ait favorisé le repeuplement de l’Alsace, qui avait perdu près de la moitié de sa population pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648), avec des populations allemandes venues de Bavière, de Suisse et d’Autriche.

Sous la Révolution, une politique radicale de « dégermanisation » de l’Alsace est entreprise, mais les moyens ne sont pas (encore) à la hauteur de l’idéologie. Puis, sous l’Empire, les choses s’apaisent quelque peu. L’allemand reste l’unique langue d’enseignement à l’école élémentaire et la langue dominante dans la vie culturelle, sociale et spirituelle. Néanmoins, le français se trouve renforcé dans sa fonction de langue officielle, nationale et de culture. En 1833, il devient matière d’enseignement à l’école primaire et, à partir de 1853, il y est introduit comme langue d’enseignement, l’allemand restant, en principe enseigné, une demi-heure par jour, mais souvent bien plus. Progressivement, le français élargit sa base au détriment de l’allemand, qui garde néanmoins une place, certes de plus en plus partagée, dans la presse, les cultes, les actes publics, les papiers de famille, la littérature, les sciences, au théâtre, dans les arts et traditions populaires... Des revendications en faveur du bilinguisme et de la double culture se font jour.

L’Alsace entre allemand et français

À la fin de la première époque française de l’Alsace (1648-1870), la haute bourgeoisie est francisée, la bourgeoisie moyenne et les intellectuels connaissent les deux langues, française et allemande, la grande masse reste monolingue germanophone, même si elle possède déjà quelques bribes de français. En fait, ne maîtrisent bien le français que ceux qui ont suivi un enseignement secondaire et les « Français de l’intérieur » installés en Alsace, c’est-à-dire moins de 10 % de la population. Le français est aussi une langue de classe, de la classe privilégiée. Le bilinguisme alsacien prend forme, mais il est plus individuel que collectif. En 1870, la frontière linguistique est somme toute restée inchangée.

L’Alsace va connaître successivement plusieurs périodes de germanisation et de francisation.

La deuxième période allemande (1870-1918)

L’allemand (re)devient langue officielle et scolaire. Une bonne partie des éléments les plus francisés quitte l’Alsace dès 1870-1871. Cette deuxième période allemande a eu pour conséquence majeure de revivifier la langue allemande, tant standard que dialectale en Alsace et de renouer les liens avec l’espace culturel allemand. Elle se caractérise, pour la très grande majorité des Alsaciens, par un approfondissement de la connaissance et un élargissement de l’emploi de l’allemand et, en parallèle, une revivification et un raffermissement des dialectes. Les générations d’Alsaciens qui ont vécu cette période sont non seulement capables de s’exprimer en « bon allemand », mais, de plus, ils maîtrisent parfaitement leurs dialectes avec lesquels ils sont capables de participer à n’importe quelle communication, quel qu’en soit le niveau. Ce phénomène s’explique par le fait que l’allemand, langue de culture de référence des dialectes, jouait à nouveau son rôle nourricier, de langue mère.

Le français reste néanmoins enseigné prioritairement dans les villages « romanophones ». Il est utilisé dans certains journaux et conserve, voire élargit, une certaine position dans la vie culturelle et auprès des couches sociales favorisées, dont il est devenu une sorte de « haute langue » pour les relations privées et de salon, une « langue du dimanche ». Un certain bilinguisme de classe s’est donc maintenu durant cette période. Mais finalement, la langue française n’est véritablement maîtrisée que par moins de 10 % de la population en 1918.

La deuxième période française (1918-1940)

Après le retour à la France, la situation linguistique alsacienne connaît un nouveau renversement et cette fois en faveur du français. La population « vieille allemande » est expulsée.

Le français est (ré)introduit comme langue à usage collectif, langue officielle et langue nationale. L’allemand est rejeté de l’école. L’option du bilinguisme n’est pas retenue.

L’allemand se maintient cependant par la force des choses sur le terrain économique, social, culturel et cultuel. Il est réhabilité dans l’enseignement à partir de 1927 avec la mise en place d’un relatif bilinguisme scolaire. Il reste très présent dans les médias et, plus généralement, dans tout ce qui relève de l’écrit. Cette période se caractérise par un réel progrès de la langue française devenue prégnante et possédée par près de la moitié de la population en 1939, par un bilinguisme franco-allemand collectif relatif dans la vie publique et culturelle et par une ferme revendication pour le maintien de la langue allemande à un niveau équivalent à celui de la langue française. Mais les mécanismes de la mutation linguistique en faveur du seul français sont enclenchés.

La troisième période allemande (1940-1944)

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Alsace est à nouveau annexée par l’Allemagne. Une politique de défrancisation brutale est introduite. La langue française est combattue à tous les niveaux de la société, y compris au niveau privé. L’allemand domine, mais c’est l’allemand employé par un régime totalitaire et raciste, l’allemand du « Deutschtum », du « Blut und Boden », de l’« Umschulung », de l’incorporation de force, de la « Gleichschaltung », d’Auschwitz et de Buchenwald, ce qui ne manquera pas de marquer les esprits, de contribuer à provoquer une aversion contre tout ce qui est allemand, c’est-à-dire aussi contre une part de soi-même, de casser pour l’avenir l’image de l’Allemagne et, par amalgame, celle de la langue allemande.

La troisième période française (depuis 1945)

En 1945, le français est (ré)introduit comme langue officielle et nationale et comme unique langue enseignée et d’enseignement à l’école primaire. Pour la première fois de son histoire, l’allemand se trouve exclu de l’école primaire d’Alsace. L’option du bilinguisme est rejetée. Le français bénéficie par son environnement politique et psychologique d’un véritable tropisme et l’allemand subit de nombreux interdits, interdit d’enseignement pendant plusieurs décennies à l’école primaire, mais également interdits dans la vie politique et en partie dans les médias, la vie sociale et culturelle. Ces interdits sont en grande partie la cause de son déclin futur, tant quantitatif que qualitatif, tant au niveau des dialectes que de l’allemand standard. Mais il conserve jusqu’au milieu du XXe siècle (vers 1960) un état de coexistence sociale et culturelle, certes toujours conflictuelle, avec la langue française.

L'Alsace, un pont entre deux peuples
© Raymond Piela

La situation actuelle (depuis 1960)

Jusu’au milieu du XXe siècle, la situation se caractérisait par un maintien de la langue et de la culture allemandes, tant au niveau des dialectes que de l’allemand littéraire et une lente, mais certaine, progression du français en tant que langue nationale et en tant que langue de culture.

Depuis les années 1960 la situation se caractérise par :

  • Les énormes progrès au niveau de la connaissance et de l’emploi de la langue française, langue officielle et langue nationale, qui est devenue une langue populaire et, de plus en plus, la langue maternelle et unique de nombreux Alsaciens (sans doute déjà pour plus de 50 % de la population). Elle est aujourd’hui possédée de tous. Nous assistons à une véritable mutation linguistique en sa faveur ;
  • Une nette régression sociale et linguistique des dialectes (quantitative et qualitative). L’allemand dialectal d’Alsace, encore prédominant dans le strict cadre familial, est exclu de la vie publique et officielle. Possédé encore par près de 50 % des Alsaciens, mais déjà ignoré par trois quarts des jeunes, il n’est plus très prégnant ;
  • Une relégation de l’allemand standard au rang de langue quasi étrangère utilisée encore pour satisfaire partiellement les besoins des vieilles générations. Il est bien maîtrisé par quelque 20 % de la population et moyennement maîtrisé par une partie de la population ayant suivi un enseignement secondaire, soit par près de 40 % des Alsaciens ; utilisé encore très partiellement dans la presse régionale, les cultes, les campagnes électorales et surtout par l’intermédiaire des médias (télé, radio, presse) germanophones étrangers (allemands, suisses...) et dans le monde économique et du travail. À partir des années 1970, son enseignement est réintroduit dans le primaire. Des classes maternelles et primaires bilingues paritaires français-allemand sont ouvertes au cours des années 1990, mais sans répondre à toute la demande ;
  • Une présence grandissante des langues issues de l’immigration (berbère, arabe, turque...), qui partagent souvent le sort réservé à la langue régionale.

La situation linguistique alsacienne est aujourd’hui des plus préoccupantes et des plus complexes pour qui nourrit l’ambition d’un avenir alsacien pour le moins bilingue.

La langue régionale est la langue allemande, dialectale et standard. Il s’agit d’une langue de la famille indo-européenne, d’une langue véhiculaire, d’une langue régionale en Alsace, mais d’une langue nationale et officielle dans d’autres pays ou régions et d’une langue de travail dans certains organismes internationaux. Elle est placée, en Alsace en situation de concurrence, voire de conflit, avec la langue française qui bénéficie seule d’un statut de langue nationale et officielle.

La langue allemande possède une grande tradition écrite dans tous les domaines de l’activité humaine. Il s’agit d’une grande langue de culture. Néanmoins, en particulier depuis la fin du XIXe siècle, les dialectes disposent également d’une tradition écrite, principalement dans les domaines du théâtre et de la poésie.

Les soutiens institutionnels en faveur de la langue régionale concernent avant tout l’école où l’on soutient une initiation à la langue allemande (standard) et près de 10 % de la population scolaire et scolarisée en filière bilingue français-allemand standard. Pour le reste, notamment la vie culturelle, les soutiens sont très faibles.

Les locuteurs ont une attitude très partagée quant à leur langue régionale. Les uns, c’est une minorité, adoptent une attitude très militante, mais la grande masse est plutôt suiviste. Un tiers environ de la population semble indifférent, voire hostile à son (re)développement.

Quoi, bilingue?
© Raymond Piela

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